SO.CI3.TY : court-métrage de Khris Burton à Madiana

Le réalisateur martiniquais Khris Burton, explore la science-fiction avec son dernier court-métrage « SO.CI3.TY ». Il nous plonge dans un futur où les humains restent connectés en permanence à « La Cité » qui les guide et les régule.

Une affiche minimaliste campe le décor du dernier court métrage de science-fiction de Khris Burton, SO.CI3.TY. Un individu y apparait étendu sur le dos, sur une plage a priori déserte. Un certain malaise se dégage de l’image au cadrage inhabituel, avec un personnage vu en forte plongée, accentué par le basculement à près de 180° de la ligne d’horizon. Loin d’être idyllique, la plage entoure l’homme d’une atmosphère sombre et lugubre. Il apparait hurlant et désespéré, en proie à une profonde souffrance. Quelle en est la cause ? Elle provient sans doute de la situation du personnage, désemparé : son attitude en bord de mer laisse supposer quelque évènement tragique. Pourtant, contrairement aux apparences, il ne vient pas de s’échouer…

Quelques explications s’imposent. Au début du film, J0.hn, citoyen de la « Cité » se retrouve seul sur une île à première vue déserte. Il porte une combinaison standardisée, marque de son appartenance à cette métropole. A son poignet, un instrument qui ressemble étrangement à une montre le guide sous la forme d’une voix intérieure et lui prodigue des conseils pour survivre dans une nature hostile, en affichant des interfaces graphiques explicatives. Cet instrument le « régule » régulièrement : il semble ainsi gérer et paramétrer cet être humain en permanence dans une sorte de symbiose homme-machine. Malgré la perte de contact avec sa cité d’origine, J0.hn parvient ainsi à s’adapter à son nouvel environnement grâce à cette connexion interactive. Avisé d’un danger imminent, il échappe à un animal sauvage en fuyant et en sautant dans l’océan. Or revenu sur la rive, il se met à crier…c’est l’instant précis que décrit l’affiche. Le personnage vient de perdre son instrument et retrouve soudainement des émotions humaines. En l’absence de tout contrôle, angoisse et peur surgissent violemment.

J0.hn, allongé sur la plage, se retrouve ainsi désorienté et sans repère. Il prend aussi petit à petit conscience de sa propre existence et de son libre arbitre. Il est confronté au problème du choix, qui prend tout son sens dans cette nature inexplorée. Ses décisions et ses actions lui permettront de survivre ou au contraire le mèneront à sa perte. Cet homme choisit le retour à la nature, sans chercher à reproduire les conditions de sa vie antérieure. Il s’adapte et réapprend à vivre dans cette nouvelle situation. En l’absence d’outils techniques ou de recours à la science, l’être humain n’aurait d’autre possibilité que de suivre ses instincts. Comme dans Robinson Crusoé de Daniel Defoe, ce court-métrage explore le mythe du retour à la nature. Mais le cheminement de Robinson est différent, affirmant le triomphe de la culture sur la nature. Dans les deux cas pourtant, la fracture entre nature et culture parait irrémédiable. Un choix manichéen s’impose entre les deux. J0.hn parviendrait-il à un état de nature non empreint de culture, dès lors qu’il renoncerait à sa vie sociale antérieure… j’en doute. Cet état relève davantage de l’utopie, voire d’après Jean Caune d’une distinction entre les notions de nature et de culture qui se serait construite après la naissance et la diversification des sciences humaines et sociales. Le choix entre les deux, largement enchevêtrées, parait en fait impossible.

Revenons à J0.hn avant sa chute dans l’océan. L’instrument à son poignet, connecté en permanence lui permet d’être un homme augmenté. Les apports de la technique, de la science s’avèrent inestimables dans sa situation : analyses de l’environnement, savoirs et connaissances sur le milieu, perceptions extrahumaines qui au final permettent une prise de décisions cohérente dans des circonstances précises. Mais à quel prix ? en sacrifiant émotions et sensations humaines au profit d’un comportement purement approprié, voire objectif. Pourtant, dans ce monde imaginaire, il suffit que J0.hn perde accidentellement son instrument pour redevenir… humain. Se pose donc la question du sens d’un homme augmenté, entre fantasme et réalité. Bernadette Bensaude-Vincent le suggérait déjà dans Se libérer de la matière ? en 2004 : « Sommes-nous prêts à devenir des hybrides hommes-machines afin de vivre plus vieux ou de pallier quelques insuffisances ? » L’angoisse transparait en regardant l’affiche : les chances de J0.hn paraissent minces sans outils. Pour survivre, il s’engage contraint et forcé dans la voie du retour à la nature. Pourtant, il apprend petit à petit à apprécier cette situation et également sa liberté retrouvée comme un esclave délivré de ses chaines. Il ne laissera pas le choix à une naufragée arrivée après lui. Il lui ôtera en effet son instrument de connexion avant qu’elle ne reprenne connaissance. Par ce geste, il choisit sa nouvelle vie et impose ses convictions. Comment expliquer une attitude aussi radicale ? La technique serait donc dominatrice au point d’inféoder l’homme, son créateur… Comment construire une relation plus équilibrée avec la technologie qui nous dévore en conservant un recul suffisant pour l’utiliser à bon escient, de manière individuelle mais aussi dans notre société contemporaine ?

La science-fiction, source de questionnements, au confluent des discours de la promesse et des angoisses sur les nouvelles technologies, reflète nos interrogations sur un monde en profonde mutation. L’homme augmenté … oui mais dans quelle mesure et surtout dans quel but ?

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Affiche du film SO.CI3.TY, de Khris Burton présenté en novembre 2016, en ouverture du festival de courts et moyens métrages à Madiana, complexe cinématographique de Schœlcher, en Martinique.

 

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Un autre court-métrage de Khris Burton, détonnant. Âmes sensibles s’abstenir…

Maybe another time

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